Carte Blanche

La série : Huit heures ne font pas un jour est une série familiale et tout public, écrite par Rainer Werner Fassbinder pour la chaîne régionale allemande WDR en 1970. Alors que la moitié des actifs en RFA sont des ouvriers, il décrit avec empathie et humour le quotidien d’une famille ouvrière à Cologne, en rupture avec la tradition de la série familiale, qui se tient habituellement en milieu favorisé. Diffusée d’octobre 1972 à mars 1973, la série rencontre un grand succès. Peu connue en France et jamais représentée au théâtre, elle apparaît comme une œuvre pionnière et rare, affichant une tonalité surprenante pour Fassbinder : celle de l’espoir et de la joie. Exempte de tout misérabilisme, cette fresque prolétaire met en scène défense ouvrière, émancipation féminine, dignité du troisième âge et droit de l’enfant. Contrairement à la plupart des documentaires politiques des années 1970, les personnages de cette série n’apparaissent pas comme des victimes, ils sont maîtres de leur propre histoire. Refusant une approche naturaliste de la condition ouvrière, le cinéaste préfère montrer des personnages qui luttent avec bonheur et solidarité pour une idée plus juste de la société. Cet optimisme lui a valu de nombreuses critiques, jugé trop éloigné de la réalité, voire idyllique par certains. Mais Huit heures ne font pas un jour est une œuvre à la fois militante et romanesque, et ce mélange des genres en fait toute la singularité.

« Presque cinquante ans après sa réalisation, Huit heures ne font pas un jour demeure pour moi d’une actualité politique féconde et offre une fenêtre ouverte sur notre Europe contemporaine. »*

« Nous bousculons nos textes non seulement grâce à l’improvisation mais aussi grâce à l’entrée du réel. Nous travaillons dans un premier temps dans des lieux existants (maisons, appartements, garages, restaurants, voitures, jardins), sur des temps d’improvisation très longs et mêlons aussi le travail d’acteurs à celui de non-acteurs qui jouent leurs propres rôles. »

« Ce travail d’investigation du réel a pour but de retranscrire dans nos fictions cette captation du vivant et ainsi réduire au maximum la frontière avec le spectateur. L’acteur et le personnage, le texte et l’improvisation tendent à se rassembler pour ne faire qu’un. »*

« Ce face-à-face humain avec le spectateur me fascine. Je cherche à le disséquer, à l’explorer pour que le public ait le sentiment quand il assiste à nos créations que le théâtre s’est effacé et a laissé place à la vie, qu’une catharsis s’est exprimée en direct et que les repères théâtraux sont bousculés. »

« Depuis que je fais de la mise en scène, la notion de troupe m’obsède, elle m’inspire, me questionne et me porte. Avec le Collectif In Vitro, nous avons, depuis dix ans, créé une famille. »*

*Julie Deliquet

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La rencontre de Jochen et Marion, épisode 1 : distributeurs de la gare centrale. Marion s’acharne sur un distributeur.

Jochen — Hé !
Marion — Oui, pardon ?
Jochen — J’ai dit hé, d’accord? Vous êtes en train de bousiller le distributeur.
Marion — Oui, ça va, j’ai entendu que vous avez dit « hé ».
Jochen — Mais vous avez demandé « oui, pardon ».
Marion — Quoi ? J’ai demandé « oui, pardon » ? Pourquoi j’aurais demandé « oui, pardon » ?
Jochen — eh bien, parce que j’ai di « hé ». Hé ! Logique !
Marion — C’est vrai. Vous avez dit « hé ».
Jochen — eh bien parce que vous êtes en train de bousiller le distributeur.
Marion — Non, je suis pas en train de bousiller le distributeur, je veux juste récupérer ce que j’ai investi, à savoir pour deux marks de cornichons aigres-doux.
Jochen — Bon, ce n’est pas parce qu’on est enceinte qu’il faut démolir tout ce qui se met en travers de son chemin.
Marion — Enceinte ? J’ai bien entendu ? Vous avez dit enceinte ?
Jochen — Oui, enceinte.
Marion — Donc c’est vrai !
Jochen — Oui, quelle femme tape comme une hystérique contre un distributeur automatique de cornichons aigres-doux à neuf heures et demi du soir si elle n’est pas enceinte ?