« Le théâtre est fondamentalement joyeux » Après Phèdre ! en 2020, voici Giselle… et Carmen. : l’auteur suisse François Gremaud clôt ainsi sa trilogie paradoxalement souriante consacrée aux grandes figures tragiques féminines de la scène, théâtre, opéra ou ballet. Rencontre avec un auteur qui se revendique plein de joie.

D’où vous vient cette fascination pour les héroïnes tragiques ? 

C’est le fruit du hasard. Au départ, je devais faire un spectacle pour des lycéens et donc m’attaquer à un classique. Et mon classique préféré étant Phèdre, j’ai jeté mon dévolu sur Racine. Par la suite, j’ai été amené à travailler avec le chorégraphe Thomas Auer et j’ai retrouvé une danseuse que j’admirais depuis des années, Samantha van Wissen. Là je me suis aperçu que derrière la magnifique danseuse sommeillait une comédienne que je trouvais non moins magnifique. Et un soir, elle m’a dit : « si un jour tu as besoin d’une vieille danseuse pour un truc, appelle-moi ». J’avais tellement envie de travailler avec Samantha, que je me suis dit : il faudrait que je trouve un projet semblable à celui que j’avais fait pour Romain Daroles avec Phèdre. C’est comme ça que nous en sommes venus à Giselle…
Le théâtre pour Romain, le ballet pour Samantha. Avec cette constante : les grandes figures féminines de la scène sont tragiques.
A partir de là, je me suis dit : jamais deux sans trois. Il fallait que je fasse l’opéra. Et Carmen est arrivée comme une évidence. C’est de cette façon que se sont imposées ces trois héroïnes tragiques.

 

Mais comment s’opère la transmutation du tragique au souriant et où mettez-vous la frontière entre ce qui relèverait de la dérision et le clin d’œil respectueux ?

Ce sont effectivement des clins d’œil respectueux. Pour moi la vraie histoire, c’est qu’il s’agit de l’application d’un principe posé par Clément Rosset, ma figure philosophique tutélaire : la joie est la force majeure, dit-il, la seule susceptible de résister au tragique de l’existence. J’en suis profondément convaincu et pour moi la manière d’appliquer cette philosophie, c’est de mettre la joie au plateau parce qu’elle est susceptible de contenir le tragique. Ce n’est pas pour autant qu’on nie le tragique de l’histoire que l’on raconte. D’ailleurs dans Carmen, c’est ce qui se passe : la musique de Bizet est éminemment joyeuse. Il s’agit donc, avec Phèdre, avec Giselle, avec Carmen, de faire des actes créatifs joyeux parce que la création, par essence, est joyeuse. Le théâtre est fondamentalement joyeux.
Il n’y a donc à aucun moment de la dérision, ce qui ne veut pas dire qu’on ne peut pas rire, par moment, de certains aspects. Mais je ne vois pas qui je pourrais être pour me permettre de moquer aucune de ces œuvres.

 

On comprend qu’un auteur puisse être fasciné par Phèdre, par le texte de Mérimée… Mais n’étiez-vous pas très éloigné du ballet romantique, avec ses codes, ses tutus, son décorum ?

Avec Samantha van Wissen, nous sommes tombés sur une version de 1977 de Giselle par l’American Ballet Theater avec Mikhael Baryshnikov et Natalia Makarova et, là, nous avons vu qu’un ballet aussi kitsch soit-il, aussi farfelu soit-il, défendu par des interprètes de génie pouvait être quelque chose qui nous touche au cœur. C’était la clé pour aborder l’œuvre avec respect. Pour s’attacher à ce ballet qui, a priori, était très loin de moi.

 

Trilogie autour des héroïnes tragiques… Le mot trilogie semble indiquer que le cycle se clôt. Ou y-a-t’il l’idée d’un prolongement ? 

Sait-on jamais ? C’est l’avantage d’être un auteur vivant … Avec l’apparition de Carmen, nous avons l’irruption d’une femme libre sur le plateau : Phèdre était soumise à la malédiction des dieux, Giselle était soumise à des forces magiques plus grandes qu’elle. Carmen, elle, choisit son destin. Ce qu’elle annonce ouvre peut-être sur autre chose…

 

Les gros patinent bien, Molière du meilleur spectacle, grand succès du Printemps des Comédiens l’an dernier, Phèdre ! qui n’en finit pas de faire salles combles… Diriez-vous qu’il y a, peut-être un peu grâce à vous, un retour en grâce du rire au théâtre ? Ou, en tout cas, un regard moins condescendant ?

 J’espère vraiment. Ce que j’ai remarqué, c’est qu’après le confinement et dans les temps obscurs où nous sommes, nous avons beaucoup, beaucoup, beaucoup de spectateurs qui à la sortie du spectacle viennent nous remercier, nous dire « on avait besoin de ça ». Non pas juste d’un comique qui viendrait nous divertir mais parce que c’est un rire qui nous donne de la force, de l’envie, de la joie. Et je pense que de la joie, aujourd’hui, nous en avons besoin.

 

Vous présentez également au cours de ce Printemps des Comédiens une vraie-fausse conférence, Aller sans savoir où, que vous jouez vous-même. Où se situe-t-elle dans votre travail à côté de votre trilogie ?

Elle vient raconter pourquoi je fais ce travail, comment je le fais. Là aussi, comme Phèdre !, c’est le résultat d’une commande. On m’a demandé d’expliquer ma manière de travailler. Et il se trouve que j’ai écrit ce texte en même temps que j’écrivais Giselle. C’était en plein confinement, avec les élections américaines, Trump, Poutine… Et je me suis rendu compte que j’inventais une sorte d’équivalent théâtral de ce que pourrait être un journal littéraire. J’ai trouvé que c’était très en lien avec la trilogie parce que non seulement j’y parle de ces trois spectacles mais aussi de la question de la joie et de son importance dans mon théâtre, dans le théâtre en général et au-delà dans la vie.

En fait, je ne cherche pas tellement à expliquer mon travail mais à mettre en partage cette chance que j’ai d’être quelqu’un de joyeux, quelqu’un qui aime tellement la vie. Et à la sortie, c’est la même chose : les gens viennent dire merci. C’est un spectacle pour donner force et courage.

 

Vous adorez mettre des contraintes à vos gestes de création, un peu comme ces gens de l’Oulipo qui se soumettent à des gageures littéraires, la plus connue étant évidemment celle de Perec écrivant un roman sans la lettre E. Vous êtes toujours dans ce processus ?

Plus que jamais. Dans Giselle… et Carmen, j’essaye de déplier le même protocole que j’ai utilisé pour Phèdre ! : c’est la même scénographie (avec des musiciens pour les deux premiers). J’utilise cette contrainte de la forme pour raconter autre chose mais avec des éléments qui reviennent dans les trois pièces. C’est comme des petits clins d’œil d’un spectacle à l’autre. Oui et je le raconte d’ailleurs dans Allez sans savoir où, la contrainte pour moi est très, très stimulante.

 

Y compris la contrainte d’écrire une chanson de Noël comme vous vous y soumettez année après année ?

(Rires) Oui, alors celle-ci… Chaque année je me dis : « oh là, là il va encore falloir trouver un truc »… Et puis c’est drôle parce qu’à la fin, on voit qu’on y arrive. Cette année, on a fait quelque chose autour de Chat GPT avant que tout le monde commence à en parler. Mais c’est sûr : s’il n’y avait pas la contrainte, je ne le ferais pas. Et donc je le redis : c’est très stimulant, la contrainte !

Propos recueillis par Jacky Vilacèque, mars 2023

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© Niels Ackermann