Autour de Europa D’après Le Serment d’Europe de Wajdi Mouawad

Propos recueillis par Mélanie Drouère pour le Printemps des Comédiens, 40ème édition, mai 2026

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Krzysztof Warlikowski, après plusieurs collaborations particulières avec Wajdi Mouawad (Un Tramway, Contes Africains, Phèdre(s)), c’est la première fois que vous mettez en scène l’un de ses textes. Qu’est-ce qui vous a donné envie de porter vous-même à la scène la nouvelle œuvre de l’auteur libano-québécois, Le Serment d’Europe

Krzysztof Warlikowski :
Je connais Wajdi Mouawad depuis très longtemps et nous avons en effet travaillé ensemble à plusieurs reprises, mais ce qui a immédiatement retenu mon attention dans Le Serment d’Europe, c’est qu’il l’a écrit pour le Théâtre antique d’Épidaure. Lorsqu’un auteur écrit à l’invitation d’Épidaure, il s’inscrit nécessairement en résonnance profonde avec la tragédie grecque et ses codes. Or ce dialogue est au cœur du travail de Wajdi comme du mien. Chez lui, depuis toujours, les récits intimes, historiques et politiques se déploient au sein de structures qui relèvent du mythe. Dans Incendies, par exemple, son récit intimement ancré dans son double background libanais et québécois prend une portée tragique universelle. De mon côté, mon propre héritage est marqué par l’histoire de la Shoah. Dans des spectacles comme Apollonia ou L’Odyssée. Une histoire pour Hollywood, j’ai travaillé à partir de figures féminines réelles qui peuplent les reportages d’Hanna Krall. Ces femmes âgées, qui ont traversé l’histoire du XXème siècle, devenaient sur scène les équivalents contemporains de personnages tragiques. Ce qui m’a intéressé dans Le Serment d’Europe, c’est également cette rencontre entre deux démarches qui procèdent de manière très différente, mais se rejoignent absolument dans leurs enjeux et leurs préoccupations. Wajdi part d’une fable ; j’ai pour méthode de travailler à partir de matériaux documentaires, mais dans les deux cas, il s’agit de faire émerger, à travers des destins singuliers, des questions de mémoire, de transmission et de responsabilité. Je savais qu’il s’agirait là d’une œuvre habitée par un poids historique, politique et mythologique puissant, tout en étant, quant à moi, libre des conventions d’Épidaure. 

L’une des gageures du texte est d’évoquer les blessures de ce siècle et leur mémoire dans les corps sans rien assigner, ni citer aucun événement réel. Comment déplacez-vous cette parabole dans le champ de l’art théâtral ? 

Krzysztof Warlikowski :
Le procédé de Wajdi Mouawad repose sur une forme de mystification. Il invente un pays, le Hafezstan, ainsi qu’une géographie, des dates, des événements, des personnages, avec une précision telle que l’ensemble paraît d’une teneur documentaire. Ce qui est fascinant, c’est que cette fiction est si mystifiée qu’elle agit déjà sur le spectateur comme une réalité. J’ai rencontré des personnes qui m’ont demandé où se situait le Hafezstan, ou si le massacre évoqué dans la pièce avait réellement eu lieu. Ma direction consiste à m’engager dans cette voie en y convoquant mes propres processus de création avec de « vrais destins », et en y mêlant plusieurs gestes théâtraux, cinématographiques, scénographiques, ainsi que du registre documentaire, notamment en citant les héroïnes des reportages d’Hanna Krall, ces personnes réelles qui, mises en perspective avec des protagonistes aux prénoms mythologiques, prennent une dimension tragique. Car c’est tout le poids tragique du théâtre grec qui « tombe » sur ces vrais personnages de Juives polonaises qui ont survécu à l’Holocauste.

Je traite la pièce comme s’il s’agissait d’un reportage. Je livre aux spectateurs toutes les coordonnées, tous les repères possibles, jusqu’aux noms des protagonistes, inscrits sur le tableau noir, ou vert, de la salle de classe. L’action, qui est complexe, circule entre cette école où a eu lieu un massacre en 1952, les bureaux de l’ONU, Pau, Québec, Athènes... En cela, je ne m’éloigne pas de mon propre langage théâtral : ici, la matière première est fictionnelle, mais je l’aborde avec les outils du théâtre documentaire, dans l’intention de produire chez le spectateur cette sensation très particulière d’une fiction qui s’apparente à des faits réels.

Qui est Europe dans votre mise en scène ?

Krzysztof Warlikowski :
Europe, que j’ai renommée Europa, est une figure de mémoire, mais aussi une figure théâtrale au sens fort du terme. Elle tente d’échapper à Assia Fethiaga – un prénom et un nom qui, à rebours des prénoms empruntés à la mythologie, évoquent très concrètement les charges tragiques d’aujourd’hui -, une représentante de l’ONU qui la poursuit à travers le monde pour la sommer de livrer son témoignage du massacre auquel elle a assisté enfant. Toute la pièce repose sur cette tension que cristallise le personnage : d’un côté, son désir de se soustraire au récit ; de l’autre, la nécessité de le transmettre. Europe devient ainsi l’emblème de toutes celles et tous ceux qui portent une mémoire à la fois indicible et impossible à effacer.

Dans ma mise en scène, Europa est incarnée par un homme d’une soixantaine d’années. Ce n’est pas logique, mais le théâtre n’est jamais logique (rire). Europa, c’est : un costume noir, un foulard noir et des talons noirs. La création de cette femme contemporaine non identifiable fait surgir une présence incarnant à la fois un témoin, une figure symbolique et une conscience traversée par l’Histoire. En d’autres termes, ce décalage lui donne une dimension universelle.

Qu’est-ce qui retient particulièrement votre attention dans les autres personnages écrits par Wajdi Mouawad ?

Krzysztof Warlikowski :
Ce qui me touche, c’est la manière dont Wajdi souligne les effets du traumatisme transgénérationnel. Ce n’est pas une histoire sentimentale d’une femme qui part à la recherche de ses trois filles. Les trois filles d’Europe - Jovette, Mégara et Wediaa - ne viennent pas de Hafezstan, elles vivent dans d’autres réalités, au Québec, en Grèce et en France. Elles ont grandi loin du lieu d’origine du crime, sont dotées de biographies de substitution, et ne connaissent pas toute la vérité de leur histoire. Elles sont orphelines. À travers elles, Wajdi montre comment une mémoire continue d’agir même lorsqu’elle n’est plus directement racontée. Le passé demeure présent, même sous forme de silence. Zacharie, le fils de Wediaa, incarne la troisième génération, Il est probablement né en France ; il n’a aucun lien avec le drame initial et en est peut-être le plus porteur. Les choix tragiques du passé retentissent dans les choix de ces personnages d’aujourd’hui, qui doivent vivre avec une histoire dont ils n’ont pas été les acteurs. Ce que Wajdi me permet ici, c’est d’offrir des personnages contemporains marqués par le trauma postgénérationnel aux public jeunes. Des héritages traumatiques qu’ils n’ont pas traversés, mais qui continuent de structurer notre monde.

Qu’avez-vous souhaité éclairer en convoquant dans la pièce une tribune rédigée dans le journal Le Monde par Wajdi Mouawad à l’issue de son voyage à l’O.N.U. ?

Krzysztof Warlikowski :
Alors même que l’équipe et moi travaillions sur la pièce, Wajdi Mouawad a été invité par l’Élysée à accompagner le Président français et la délégation française à l’Organisation des Nations Unies dans le contexte des discussions sur la reconnaissance de l’État palestinien. Il a publié dans Le Monde un texte relatant cette expérience. Pour moi, ce moment était très fort : la fiction du Serment d’Europe met en scène une représentante de l’ONU cherchant avec ténacité à recueillir un témoignage afin qu’un crime puisse être inscrit dans une mémoire collective et, au même moment, Wajdi se trouve lui-même au cœur d’un événement diplomatique réel, d’une importance extrême, chargé d’en être à la fois le témoin et le narrateur. Certains fragments de cet article ont alors nécessairement trouvé leur place dans le spectacle, comme si la fiction rejoignait soudain l’Histoire en train de s’écrire. Cette collision entre l’œuvre et l’actualité éclaire ceci que nous ne pouvons pas réparer aujourd’hui ce qui s’est passé hier autrement qu’en racontant.

De quoi ce théâtre peut-il être le vecteur face aux conflits contemporains ?

Krzysztof Warlikowski :
Dans cette pièce, s’il est très important pour l’ONU d’obtenir d’Europa qu’elle raconte cette histoire, c’est précisément parce qu’il n’y a pas de réparation possible autre que passant par le récit. Ce théâtre repose sur un procédé tout à fait analogique. L’idée de « faire raconter » pour rassembler quelque part dans le monde, que ce soit dans les archives de l’ONU, celles de Yad Vashem ou d’autres encore, tous ces récits, tous ces comptes-rendus de personnes qui ont vécu ce qui s’est réellement passé, est d’une importance capitale à l’heure où disparaissent les derniers témoins de la Shoah et d’autres massacres. Et c’est à l’endroit de cette idée : maintenir vivace la conscience de la nécessité de raconter, que le contenu de la pièce de Wajdi rejoint cette importance. Pour moi, le texte de Wajdi n’est définitivement pas une allégorie, or je me trouve chez lui dans un monde que je connais très bien, puisque lui et moi sommes unis par ce retour perpétuel aux ressources de la tragédie grecque. Dans ce monde, je me comporte à la manière d’un journaliste en investigation, mais dans une matière fictionnelle, et à la recherche d’un autre processus, que j’appelle mystification.

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© Maurycy Stankiewicz