Warmup 2021 - Une fenêtre sur des travaux en cours

Roxane Borgna, connaissez-vous le Printemps des Comédiens ?

Je suis montpelliéraine, donc je connais évidemment ce festival majeur. J’ai même eu la chance d’assister à sa toute première édition, dans un grand gradin face à la belle maison du XVIIe siècle du Domaine, qui était à l’époque le premier lieu du festival. Par la suite, j’ai fait mon premier grand spectacle professionnel – L’Opéra de quatre sous – au Printemps des Comédiens en 1998, donc oui, on peut dire que je le connais bien (rire) !

Puisque vous y êtes fidèle depuis les débuts, pouvez-vous nous dire les moments qui vous ont marquée, en tant que spectatrice ?

En tant que spectatrice... C’est drôle parce que ce n’est pas du théâtre qui m’a marquée, mon souvenir le plus fort est un spectacle de danse, dont je ne me rappelle ni le titre, ni le chorégraphe, mais une danseuse en dehors de tous les standards tels qu’on se les imagine – une femme toute fluette, etc. : elle n’avait pas du tout le profil de la danseuse type, mais elle avait un tel engagement que j’avais l’impression de voir une étoile filante sur scène dans le grand amphi : on ne voyait qu’elle, une fille qui prend la salle, qui emmène deux mille personnes avec elle, elle était complètement hors normes !

Quel est votre projet, et quel est son état d’avancement ?

Le projet consiste, face à la pandémie, dans ce moment très particulier, à ausculter la rencontre d’une crise écologique et d’une une crise économique. À ce moment précis, je ne m’imaginais pas du tout monter une fable, par exemple, je me suis dit à l’inverse que c’était le moment de consulter des philosophes. L’idée était de se faire passeurs de pensée à la scène, tout en évitant absolument la posture d’acteurs qui diraient des textes brillants avec une forme de hauteur. Il s’agit de textes de Hannah Arendt, de Benoît Bohy-Bunel, du Collectif Crise et Critique, d’Edgar Morin, de Roswitha Scholz, de Bertolt Brecht ou encore Walter Benjamin, Jon Fosse, Simone Weil...

J’ai donc préféré traverser ces textes par le corps avec mes interprètes – qui viennent d’ailleurs de différents horizons artistiques : théâtre, cirque, danse... – sous une forme performative, de façon chorale, traverser physiquement ces textes, ce qui évince toute position didactique. D’ailleurs, j’ai très envie d’apporter cette performance ailleurs que dans des théâtres. Je crée une version pour la salle, avec des projections d’un artiste peintre, qui viennent appuyer ce propos sur ce que racontent les corps aujourd’hui, et il y aura une version plein air, sans aucun support, ni belles lumières, ni son feutré. C’est certes risqué, cette version comportera de la fragilité, mais une fragilité assumée car, selon moi, c’est un moment assez idéal, à la sortie du confinement, pour raconter notre ensemble, notre façon d’être ensemble, dans une épreuve physique, qui ôte toute psychologie : on roule par terre, on chante, on crie, etc. Mais, à travers cela, il s’agit néanmoins de tenter de décrypter le monde pour développer une émancipation des êtres depuis une critique sociale, par la mise à jour de l’irrationalité du monde social, à la manière du Collectif Crise et Critique : pourquoi y a t’il tant de catégories sociales alors que nous nous revendiquons le pays des Droits de l’homme et, face à cela, comment les corps portent-ils résolument et intrinsèquement l’espoir ?

Il y a une strate de « dénonciation », mais non sentencieuse, elle est collective, rythmée par nos corps comme autant de coups de poing de lanceurs d’alerte. C’est un spectacle qui se veut humble, même si c’est de la philosophie. Nous y racontons le cri de celles et ceux qui sont « silenciés » aujourd’hui, ou qui ont même oublié de crier... C’est ce que dit Simone Weil : il y a des gens qu’on a tellement mis sous silence qu’ils ne savent plus crier.

A l’issue de cette présentation d’une quarantaine de minutes, nous ferons un débat avec le public, aux côtés du philosophe avec qui nous avons travaillé, Benoît Bohy-Bunel, qui est aussi le dramaturge de la pièce.

Que pensez-vous de l’initiative d’un grand festival de consacrer une fenêtre à des travaux en cours ?

Ce qui me séduit, c’est l’idée d’une rencontre, mais pour cela, il faut penser que cette rencontre est possible. En janvier, nous n’aurions pas été prêts, par exemple, mais, maintenant, pour nous, c’est le bon moment. Nous avons fait suffisamment de fouilles pour que les spectateurs devinent, voient les lignes d’écriture. C’est un très bon moment pour une confrontation avec le public, on en connaît le terrain ; il y a une prise de risque mais nous savons ce que nous jouons.

Roxane, qu’iriez-vous voir dans cette « édition spéciale » du festival en tant que spectatrice ?

Comme à votre première question, là aussi, réponse peu « théâtrale » (rire) : j’ai évidemment envie d’aller voir tout ce qui est dehors ! Je vais au théâtre pour ce qu’il détient de pouvoir rassembleur, je n’ai donc pas du tout envie de m’enfermer alors qu’on peut enfin retourner prendre des bains artistiques. Chaque lieu est possiblement un théâtre, et le Printemps des Comédiens, c’est génial pour ça, avec toutes ses propositions de plein air, qui permettent de sentir le vent, d’être avec les gens. D’ailleurs, je me réjouis vraiment de pouvoir jouer dans le bassin du Domaine : il y a du vert, ça vibre, c’est magnifique... Plus tard, j’aimerais jouer cette pièce sur un terrain de pétanque, sur un parking, ou que sais-je : nous sommes des acteurs et ça suffit à faire théâtre.

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Propos recueillis par Mélanie Drouère, 11 mai 2021, Montpellier.